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Janvier  2011

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Mai 09 Intervention au lycée Françoise. Tournefeuille
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"En amont des Terres Communes"

 

Chaque fois que vous vous baladez dans les campagnes françaises, vous rencontrez des fermes, ou tout au moins des corps de ferme. Un corps de ferme, c’est souvent une ferme sans âme, je veux dire sans âme de ferme, c’est-à-dire sans paysans, c’est-à-dire une résidence secondaire joliment retapée pour offrir à de fortunés citadins la possibilité de se rapprocher, quelques semaines par an, de la Nature. Et La ferme résidence devient décor et comme tout décor, elle est plantée-là, sans plus d’interaction véritable avec son environnement que le décor n’en a avec le reste de la vraie vie. Les fermes, les vraies, corps et âmes, sont le centre nerveux du paysage alentour, ce sont elles qui le façonnent, l’entretiennent, le protègent.

Ce que les urbains appelle la Nature est, ne l’oublions pas, mis à part quelques hauts sommets, œuvre humaine intégrale, tout au moins sous nos latitudes. De nature primitive, taratata, il n’y a plus depuis des lustres dans notre hexagone. Pas une forêt, pas un buisson, pas un talus qui ne soit le fruit de l’histoire paysanne.

Et cette histoire n’eut jamais d’autres vocations que de nourrir l’espèce.

Ce que l’Homme - la grande majorité des êtres humains ayant existé, s’est donné pour tache, c’est de transformer la Nature prédatrice en Nature nourricière. Ce que nous verrions, avec nos yeux lavés de préoccupations esthétiques civilisées, en regardant ce que nous avons fait de la Nature, dans nos pays développés, et que nous appelons paysages, c’est un immense garde-manger, une gigantesque mamelle, un pré-supermarché.

Ces aurochs devenus des vaches, ces jungles devenues des prairies, ces collines devenues des coteaux.

Et là, ces plateaux ratiboisés par des troupeaux de brebis et c’est le fromage bleu. Ici, ces plaines blondes à l’infini c’est le pain et les pâtes de tous les repas de toutes les familles.

Et ces lacs artificiels, ces barrages, pour que nous mangions chaud et bien cuit. Et ces routes, ces chemins de fer, n’ont-ils pas été tracés tout à l’origine pour acheminer le sel et les épices. Notre souci premier a toujours été, tout comme celui du premier instant de l’existence et pour n’importe quel être vivant, avant d’ouvrir les yeux, avant de se mettre debout, de chercher la tétine, d’ouvrir le bec, …La mère nature nous est, comme toutes les mères, avant tout nourricière.

Notre souci fut de faire en sorte que cette nourriture ne se trouve pas trop loin, pour ne pas épuiser en la cherchant l’énergie qu’elle nous procure. De faire en sorte encore qu’elle survive aux saisons, trop froides ou trop chaudes, qu’elle soit variée, pour ajouter du plaisir à la satisfaction. On pourrait développer encore très en avant les imbrications profondes entre nourriture et civilisation.

Mais qu’en est-il aujourd’hui, ici et maintenant ? Tout est comme si nous avions dépassé  une sorte de seuil où, dédaigneux, nous déconsidérions le suc de notre existence. Emporter par l’élan de sophistication, nous avons perdu de vue l’essence de notre quête.

Mais revenons à nos fermes sans âmes, à nos paysages principalement visuels, au fait, en définitive que nous acceptons sans révolte de nous voir confisquer la faculté de subvenir nous-mêmes à nos besoins vitaux. Je ne veux pas dire y subvenir individuellement, cela n’a jamais été vraiment le cas, mais plutôt localement c’est-à-dire finalement, en toute sécurité -car quelle distance la majorité devrait elle parcourir à en cas de rupture d’approvisionnement des centres de consommation, pour trouver une poule capable d’offrir un oeuf, une vache à traire, un champ de patates ?

Alors que se passe t’il pour que notre espèce, autant que toutes les autres pourtant obsédée de nourriture, accepte sans rugir de se voir ainsi dépossédée de son pain ? Il se passe que nous n’avons plus faim, où plutôt que nous n’avons plus la sensation d’avoir faim, ici, en France et alentour. Que l’on est rassasié au dernier terme, on pourrait dire gavé, et que c’est peut-être pour cela que l’on s’ennuie.

Attention, je ne suis pas en train de faire l’éloge de la faim, voire de la famine, je ne dis pas qu’avoir trop faim est une chose saine.

Je dis que d’être d’une certaine manière, accompagné tout au long de l’existence, non pas tellement de manière individuelle pour telle ou telle raison sociale, mais de manière collective (j’ai envie de dire ethnique), par une sensation ayant à voir avec la faim, sans aller forcément jusqu’à la ressentir physiquement, mais d’être par elle préoccupé (de pré-occuper )  comme l’ont été la plupart des générations antérieures, est une bonne chose. Vous me direz qu’aujourd’hui encore, mais si, c’est la faim qui au fond nous pousse à agir, à lutter. Je n’en suis pas si sûre, j’ai comme l’intuition que l’inconscient collectif de nos sociétés a subrepticement passé ce seuil d’intérêt, et considère comme acquis que la nourriture est disponible, comme l’eau, comme l’air. Et que si, il y a encore à proximité, des morts de faim, ce n’est qu’anomalies, rien qui ne remette véritablement en cause nos inhérentes certitudes.  

Tout se passe comme si à un moment donner les choses s’étaient inversées, que le noble, parce qu’essentiel, labeur de produire de quoi manger soit devenu vulgaire. Que développer ce qui entoure cette action primordiale, le faire avec ingéniosité, mais aussi dans une attitude dénotant une certaine connivence avec les autres règnes, connivence non dénuée d’humour d’ailleurs (en ce qu’il y a de l’humour, de l’espièglerie à transformer une fraise des bois en fraise des champs, ou un auroch en vache), c’est à dire enfin une façon proprement humaine de traiter avec les éléments, eut été déchu. Et que ce sens précieux commença d’être dédaigné, dans une sorte de snobisme originel (travers originel également que le snobisme). Qu’on ait considéré à un certain moment, que la production de la nourriture était chose triviale, subalterne, et finit par convaincre qu’il fallait laisser cette besogne aux plus rustres. Et ceux qui échappaient à cette activité atteignaient automatiquement ainsi un échelon supérieur dans le degré d’humanité. Aller dans ce sens suffisamment longtemps pour arriver à ce qu’il n’y ait plus effectivement qu’une grande majorité de rustres et de lourdauds qui l’exercent et qui se laissent à la fin manipuler de telle sorte qu’on leur fasse produire n’importe quoi n’importe comment ; et que cela nous retombe à la fin sur le crâne, Voilà où nous en sommes.

Que l’on ait perdu ce sens primitif de l’existence qui est aussi ce désir de croître, de mûrir, poussé par la faim, l’autre forme majeure du désir, est inquiétant.  A ne plus avoir faim on devient fat, cela veut dire gras dans une autre langue, et en français : prétentieux et vain.

 

Katia pour Cravirola et Terres Communes  Septembre  2009
http://www.cravirola.com